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Jeudi 12 avril 2007

   De façon en partie pertinente, l'usage des deux premiers de ces mots par des candidats à la présidentielle a provoqué un débat. Le troisième moins. Rappelons à quelle occasion ils furent prononcés :

« Hystérie » fut prononcé à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy, pour qualifier la réaction de Ségolène Royal à ses propos sur son projet de ministère.

« Que devrais-je dire quand elle a dit ’“ignoble’” quand j’ai prononcé le mot ’’identité nationale’’ ? C’était pas une perte de nerfs ? J’ai même dit que c’était une forme d’hystérie. Voilà, il faut pas s’agacer dans une campagne électorale qu'il y ait des arguments qui s’échangent, tranquillement, voilà. Je pense respecter mes contradicteurs. C'est tout. »

source : http://www.sarkozy.fr/video/?intChannelId=1 ; conférence de presse du 02-04-2007, à 1h32min

   Il est vrai que la phrase de Nicolas Sarkozy n'est pas tout à fait exacte. Ce n'est pas l'expression identité nationale, mais le projet de réunion dans un ministère des questions de l'immigration et de l'identité nationale qui provoqua la réaction de la candidate du Parti Socialiste. C'est au sujet de ce glissement que Ségolène Royal, invitée du Grand Journal de Canal Plus, qualifia le candidat de l'UMP de menteur :

« Monsieur Sarkozy a menti et un menteur est-il apte à devenir président de la République ? »

source


   Quant au troisième mot, il fit référence à un nouveau slogan de François Bayrou, voulant incarner « un électrochoc tranquille » dans la vie politique française (cf. ici). En réponse, le secrétaire national du PS à l'égalité et au partenariat équitable, Faouzi Lamdaoui, pense que

« François Bayrou a bien besoin d'un électrochoc pour retrouver sa droite et sa gauche »

source



    Le caractère excessif et inapproprié de l'utilisation de ces trois mots retient l'attention.

   L'hystérie est une névrose aggravée, dont les manifestations particulièrement violentes (convulsions, paralysies, crises pantomimiques) traduisent corporellement un conflit psychique. La gravité des symptômes, le flou qui entoure ce mot, la misogynie potentielle que recèlent son histoire et son étymologie rendent son utilisation particulièrement malheureuse, voire provocatrice. Il est regrettable que la réponse de Mme Royal ne se soit pas attachée à dénoncer cet aspect ; en ramenant les catégories vérité/mensonge à des critères strictement logiques, la candidate du PS a transformé une inexactitude, ou plutôt de la mauvaise foi, en mensonge : un procédé courant dans la vie politique devient ainsi l'occasion de qualifier quelqu'un de menteur.

   Quelles conséquences peuvent avoir une provocation et une exagération polémique ? Ou encore, pour reprendre l'épisode de l'électrochoc, une boutade politique que personne ne prendra au premier degré ?

   On pourrait n'y voir que des joutes superficielles d'un niveau peut-être regrettablement bas. Mais rapprochés d'autres expressions, insignifiantes à première vue, ou ayant provoqué un débat médiatique, ces mots suggèrent une autre manière de voir, cette fois plus préoccupante.



 

   L'utilisation des mots Kärcher, racaille, ou de l'expression « l'ordre des barbus » par le candidat de l'UMP pour désigner les islamistes français, d'autres expressions caricaturales auxquelles nous avons consacré quelques articles (par exemple : ici ou ) pourraient participer de ce glissement. Certains tabous, certaines précautions, une certaine hypocrisie politique semblent tomber, témoignant d'une relative brutalisation du champ politique. Pour plus d'authenticité, de vérité ? Pas forcément.

   On comprend bien l'intention médiatique de la provocation, peut-être même la volonté bien intentionnée de bousculer de vieilles façons de penser ou de parler. Encore une fois, intentions et conséquences potentielles ne sont pas liées.

   Que ce soit pour son obtention ou par son usage, le pouvoir entretient potentiellement des liens étroits avec une violence multiforme. C'est un long processus, encore incomplet, qui exonère la course au pouvoir et son exercice de violence, comme l'est le processus parallèle et tout aussi réversible de limitation de la violence dans la société.

   Une répression disproportionnée d'une manifestation, par exemple de pompiers, une mise en garde à vue abusive, celle d'une directrice de maternelle, une arrestation musclée sous des yeux d'enfants, une reconduite violente -parfois tragique- à la frontière : autant de formes de violence liées à l'exercice du pouvoir qui sont déjà avérées. D'autre part, la réactivité de la population à la violence verbale des politiques est un fait commun auquel se rattachent (en partie seulement) l'usage des mots racaille et Kärcher et les émeutes dans les banlieues.



   Pourquoi ces banalités ? Peut-être parce que la brutalisation du discours politique peut être vue comme le forçage de verrous qui contribuent à freiner la violence politique, entre les candidats, ou dans la société. Sous cet angle, l'obséquiosité du langage politique ne serait pas une hypocrisie inutile, mais un gage de non-violence : le degré supérieur de l'agressivité serait un durcissement du ton, l'insulte, et non une forme plus poussée de violence.

   De ce point de vue, l'atteinte, y compris seulement imagée, à l'intégrité physique d'un candidat peut être perçue comme la disparition d'une part de cette retenue. Ainsi préconiser un électrochoc à un homme politique, ou, plus insignifiant à première vue, la prédiction que Nicolas Sarkozy mettra « Ségo KO » dans une des chansons de soutien au candidat de l'UMP, en provenance de son site officiel n'est peut-être pas aussi anodin qu'il n'y paraît.

http://www.dailymotion.com/video/x1d0rw_sarko-oh-oh-chanson-pour-nicolas


   Si nous pouvons nous inquiéter des conséquences dans la société d'une brutalisation du discours politique, la perspective d'une violence entre hommes politiques semble moins proche.

Nous en sommes loin, il est vrai. N'est-ce pas justement un moment pertinent pour prendre conscience de cette possibilité ?


 



Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Samedi 31 mars 2007
   Une précision par rapport à l'article précédent : le dessein n'est pas de présenter Nicolas Sarkozy comme l'unique responsable des glissements qu'on peut observer dans le champ politique. A mon sens, il y contribue plus que d'autres ; mais il ne faudrait pas faire de lui un bouc-émissaire.

  Par exemple, la menace (mythique) du choc des civilisations a été formulée par Dominique de Villepin, Dominique Strauss-Kahn (cf.ici), et, récemment, par Jacques Chirac (cf. ). Mais l'écho partiulier, le ton, et les autres éléments dérangeants (par exemple la caricature de l'immigré) des discours de Nicolas Sarkozy donnent à cette expression, lorsqu'elle est employée par lui, une dimension encore plus préoccupante.

 Autre précision : quel est l'enjeu de l'analyse proposée dans l'article précédent ? On peut rappeler que le patriotisme et l'esthétisation de thèmes guerriers (telle la valorisation de la Marseillaise par la minimisation de la violence de ses paroles) sont des composants fondamentaux de l'esprit belliqueux, de la culture de guerre, à l'oeuvre d'abord dans la Première Guerre mondiale (on peut renvoyer à la pensée de G.L. Mosse). Ce n'est pas dire que ces propos préparent un conflit général bien sûr, mais bien qu'ils sont susceptibles de réactiver ou d'entretenir des représentations qui un jour pourront soutenir des mouvements regrettables.

  Enfin, je crois que la caution ou la respectabilité qu'implique la formulation d'une idée par un représentant politique peut banaliser certains thèmes. Une même opinion présente dans une partie de la population peut l'être sous différentes formes. On peut être gêné d'être raciste. C'est certainement plus dommageable d'en être fier, ou de considérer son racisme comme légitime. Certains propos de Nicolas Sarkozy contribuent à un tel mouvement. Soutenu par une partie importante de la population, des media, par le premier parti de France : ses propos acquièrent une respectabilité partiulière, tendent à construire les lieux communs futurs du champ politique.

 
Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Mardi 27 mars 2007
   Ces derniers jours, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy nous ont offert à travers les media une illustration assez significative des réflexions auxquelles sont consacrées ces pages.

   Ce blog est né de la volonté de s'interroger sur les conséquences possibles des discours du candidat de l'UMP à la présidentielle, au premier rang desquelles on a placé l'éventualité d'un déplacement des thèmes des discours politiques : c'est-à-dire la possibilité que les discours de Nicolas Sarkozy déplace le champ du discours politique en banalisant certaines idées, certaines formulations décomplexées, parfois pernicieuses, relevant de mythes simplifiants, susceptibles d'alimenter les racismes ou d'autres attitudes dommageables.



   Si, dans un de ses discours (cf. ici), Ségolène Royal critique le rapprochement entre identité nationale et immigration, elle n'en a pas moins soutenu, comme on le sait, que selon elle "tous les Français devraient avoir chez eux le drapeau tricolore" (rencontre avec la presse dans le Var, vendredi 23 mars). Et de revaloriser la fête nationale, et la Marseillaise qui doit être réappropriée par "la gauche, qui avait cru devoir abandonner l'hymne national à l'extrême droite".

   Nicolas Sarkozy ne s'y trompe pas : 
"Je m'aperçois que je suis dépassé dans tous les sens. Là, il faut des drapeaux français partout, l'identité nationale, tout le monde en veut. Je me réjouis"
 (le "Grand rendez-vous" Europe1/TV5 Monde/Le Parisien)

Qu'il y soit gagnant ou non politiquement, ses propos ont bien provoqué un glissement des thèmes des discours politiques.


Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Lundi 19 mars 2007
   Une enquête nationale par tests de discrimination a été menée en France sous l'égide du Bureau International du Travail.
cf. ici

   L'enquête montre une évidente discrimination de la part d'une forte majorité d'employeurs (entre 70 et 80%) à l'encontre des candidats portant un patronyme évoquant une origine maghrébine ou subsaharienne (Kader ou Farida Larbi, Kofi ou Binta Traoré).




   On peut à mon sens en tirer deux conclusions, au niveau du discriminé et à celui du discriminateur :

    tout d'abord, la confirmation de ce type de discriminations nous invite à réévaluer le point de vue de celui qui subit ce type de discrimination. A quelle échelle se joue l'échec de l'intégration ? Dans les sentiments de l'immigré, du descendant d'immigré ou de tous ceux dont le nom évoque l'Afrique ou dans ce que la société (ici le marché de l'emploi) leur renvoie comme représentations ? Que peut-on demander à celui qui subit aussi généralement cette inégalité de traitement ? Dans un de ses discours (ici), Nicolas Sarkozy rapporte ce que les Français sont en droit d'attendre des immigrés : 

"Ils ne demandent qu'une chose à ceux qui veulent y vivre [en France], c'est qu'ils l'aiment, qu'ils la respectent, qu'ils aiment et qu'ils respectent son histoire, ses valeurs, sa culture, sa langue.
Ce qu'ils demandent au fond c'est de partager avec eux la fierté d'être Français."

  Je trouve que le processus qui anime l'immigré parvenant à de tels sentiments en subissant une telle discrimination relève de l'héroïsme.

   Seconde conclusion : chez cette majorité d'employeurs, comment peuvent être compris les propos de Nicolas Sarkozy, quelles que soient les intentions qui les dictent, sur les immigrés (voir les articles précédents), ou même seulement sur le projet de ministère de l'immigration et de l'identité nationale, encore une fois, quoique le candidat de l'UMP mette dans cette proposition ?

   Les employeurs participant à cette discrimination ne sont pas forcément consciemment ou idéologiquement racistes. Il est plus probable que leur choix leur semble naturel, plus confortable, peut-être pas forcément extrêment moral mais compréhensible. Je crois que les amalgames, tel ce projet de ministère, confortent ces employeurs dans leur attitude. A tort ou à raison, il me semble aller de soi que ces propos auront pour effet de décomplexer ces employeurs à l'attitude inique.

   Et je doute fortement qu'au final, ce que ces employeurs demandent, c'est de partager avec les vrais Kader Larbi ou Binta Traoré "la fierté d'être Français".



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Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Mardi 13 mars 2007
   Ce n'est effectivement pas le moindre des paradoxes qu'une société privée et qu'un ministre du gouvernement actuel donnent une leçon d'éthique politique au ministre de l'Intérieur et candidat de l'UMP à l'élection présidentielle.

   La société Kärcher, par la voix du porte parole de Kärcher France (premier extrait) et à travers une campagne de communication (second extrait), fait savoir son opposition à la connotation qu'a prise dans le vocabulaire politique le nom de sa marque depuis les propos de Nicolas Sarkozy en 2005 à la Courneuve :

"L'usage de notre marque à des fins politiques et pour désigner une ligne politique en relation avec des sujets de société sensibles est en opposition avec les valeurs que souhaite véhiculer notre entreprise, façonnée par 70 ans d'Histoire."

"La société Kärcher sort aujourd'hui de sa discrétion car elle ne peut se reconnaître dans les propos et les amalgames récents auxquels est associé son nom."

C'est sur ce même sujet qu'a porté la critique du ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag :

"Cela fait au moins 18 mois que je n'ai plus adressé la parole au ministre de l'Intérieur tout simplement parce que j'ai osé le sacrilège de dire en novembre 2005 que ce n'était pas bien de prononcer des mots tels que 'racaille' et de vouloir nettoyer les banlieues au Kärcher."

(France Info)

   Dans les deux cas, l'emploi inapproprié du mot kärcher est dénoncé. Pourquoi inapproprié ? Selon nous, une partie du vocabulaire employé par Nicolas Sarkozy participe d'une simplification du discours politique, qui devient préoccupante lorsqu'on la relie à d'autres observations (cf. article précédent), et dans une certaine mesure, d'une brutalisation du vocabulaire politique qui nous semble encore plus préoccupante.
  Encore sur France Info, François Fillion, conseiller politique de l'UMP, a réagi aux propos d'Azouz Begag :

"C'est un membre du gouvernement dont je n'ai jamais mesuré complètement la valeur ajoutée, pour être franc."

  On peut bien évidemment comprendre une certaine hostilité après le désaveu de M. Begag (qui s'est rapproché de François Bayrou, cf. par exemple ici), mais l'emploi de l'expression "valeur ajoutée" retient particulièrement notre attention. Ramener un ministre à une marchandise, au faible intérêt commercial qui plus est, participe selon nous de ce mouvement de trivialization du discours politique.

   Je n'ai pas la prétention d'avoir exposé au long de ces pages une étude historique valable d'un tel mouvement, qui nécessiterait en premier lieu une comparaison détaillée des discours des hommes politiques de la Ve République. C'est une piste qui est ici présentée, qui à mon sens mérite notre attention. Il va de soi qu'il serait simpliste de considérer Nicolas Sarkozy comme l'instigateur de cette évolution. Il s'agit seulement de montrer certains aspects et quelques mécanismes par lesquels il y contribue.




Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Samedi 10 mars 2007

Il est appréciable de relever que les propos tenus par le candidat de l'UMP invité de l'émission "A vous de juger", jeudi 8 mars, sur France 2, sur le projet d'un ministère de l'immigration et de l'identité française ont provoqué une vive réaction (cf. par exemple ici), contrairement à d'autres sujets qui nous préoccupent tout autant.

   Pourquoi relier dans un ministère identité française et immigration ? Il est difficile de ne pas conclure que pour Nicolas Sarkozy, les deux concepts sont intimement liés, les deux problèmes seraient de même nature. Peut-être en lui prêtant les meilleures intentions possibles pourrait-on y lire la volonté d’incorporer les immigrés dans une identité nationale, un ministère de l'intégration donc, dénomination moins problématique sans doute. Mais je ne crois pas que ce soit la lecture que fera la majorité des électeurs. Je pense qu’il en ressort surtout, que Nicolas Sarozy le veuille ou non, l’idée que les immigrés (entendons : les maghrébins musulmans) mettent en péril l’identité française. Ce qui relève du mythe, et qui, comme pour le mythe du choc des civilisations, contribue paradoxalement à la réalisation partielle de ce que le propos est censé parer ou projeter d'empêcher : ces mots, participant tacitement aux amalgames racistes (les maghrébins musulmans menacent l'identité de la France),  pourraient tout à fait heurter ceux qui  peuvent déjà subir une forme ou une autre de discrimination, les renvoyant dans une identité floue contre-française.


   Dimanche, sur Canal Plus, Nicolas Sarkozy a défendu son projet :

"Mais vous vous rendez compte ce que [la critique de Ségolène Royal à ce projet] peut avoir d'insultant, pas pour moi, mais pour les millions de gens qui partagent mon point de vue et qui se demandent si la France ça veut dire encore quelque chose ?"

   La question pose quelques problèmes importants. Nous venons déjà de montrer ce que les propos pourraient avoir d'insultant pour les immigrés eux-mêmes. En sus, si des millions de Français adhèrent à un mythe, est-ce une raison valable pour créer un ministère qui se fonde sur ce mythe ? Peut-être si le mythe est celui de l'égalité ou de la solidarité. Sans doute beaucoup moins si le mythe est susceptible de participer d'un système de représentations raciste ou xénophobe. La légitimité démocratique dont se prévaut Nicolas Sarkozy ("les millions de gens qui partagent mon point de vue") est de ce point de vue très ambivalente.
  A mon sens, une telle conception de la légitimité est susceptible de couvrir d'un vernis de respectabilité des idées inacceptables et/ou simplistes ("la France ça veut dire encore quelque chose ?").


"Je continuerai à parler à leur intelligence et à leur cœur.
Je continuerai à leur parler de l’avenir de la France et de l’avenir de leurs enfants.
Je continuerai à essayer d’élever le débat.
C’est ma conception de la politique."
Nicolas Sarkozy à Bordeaux, source

   Nous sommes persuadé du caractère louable des intentions du candidat de l'UMP. Nous sommes convaincu qu'à travers des épisodes tel celui auquel cet article est consacré, Nicolas Sarkozy ne s'adresse pas, dans les faits, à l'intelligence des Français.
Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Mardi 6 mars 2007
    Sur quelques interventions récentes, le ton de Nicolas Sarkozy a pu paraître différent. Nous serions les premiers à apprécier un infléchissement de son discours, quelles qu'en soient les raisons. Est-ce bien le cas ? Sur les thèmes que nous avons abordés, il semble que non. A Bordeaux, jeudi 1er mars 2007 :

"La politique de la vie c’est celle qui ne tolère pas l’enfant racketté, la jeune fille violée, la loi des grands frères, qui ne tolère pas l’excision, la polygamie, l’infériorisation de la femme."
et un peu plus haut :
"Il y a d’abord bien sûr la question de la survie. [... Le futur président doit se la poser] face à la menace terroriste et au risque que fait peser sur l'avenir du monde le choc des civilisations et le retour du fanatisme"

source

   Nous arrêterons ici le recensement de cet amalgame récurrent, confortant une caricature (plus que) potentiellement raciste du maghrébin musulman d'une part, et du mythe, dont Nicolas Sarkozy n'a pas le monopole, du choc des civilisations. Il y a fort à parier que les futurs discours présenteront ces deux traits regrettables. Nous renvoyons pour l'un, aux articles sur la caricature du musulman dans les discours de Nicolas Sarkozy (ici et ), et pour l'autre à celui définissant le choc des civilisations comme mythe (cliquez ici).

   Leur point commun est de contribuer, par leur seule énonciation, à compliquer ou même alimenter le problème que l'on se donne à résoudre.


 

   Notons au passage une nuance nouvelle : l'amalgame du maghrébin musulman rejoint ici celui du délinquant (celui qui rackette l'enfant). La gradation enfant racketté/femme violée laisse entendre une pente nécessaire, donc une action possible dès la première incivilité, ce qui pose problème, nous y reviendrons. Plus problématique ici est la suggestion, toujours sous le couvert de la juxtaposition d'évidences ou de consensus, d'une unité portée par la phrase entre ses différents éléments. Ainsi, le racket est tacitement relié au maghrébin musulman, confortant tout un système de représentations racistes d'un côté ; de l'autre, le discours est tout à fait à même de faire naître un sentiment de rejet chez le spectateur beur ou musulman.

   On peut apercevoir le ciment de ces éléments dans la phrase de Nicolas Sarkozy : une culture, une identité islamiste en France, rebelle aux lois et au respect de la femme, repliée dans ses valeurs. Ces propos contribuent à créer un rejet selon des critères mythologiques de personnes qui, elles avec leur détresse, leurs frustrations, sont bien réelles.

Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Jeudi 1 mars 2007
Deux réflexions sur cet épisode en cours.

1. Diffamation ou attaque légitime ? Diffamation, je ne me prononce évidemment pas, j'ignore tout de la réalité de l'affaire. Donc peut-être Nicolas Sarkozy n'a-t-il rien à se reprocher. Attaque illégitime alors ? Je ne crois pas. Je trouve pour ma part sain que Le Canard attaque les politiques (de tous bords) et les dérives possibles (combien de fois avérées) des accointances liées à l'usage du pouvoir.

2. Cela dit (mais ce n'est pas incompatible), je trouve qu'il y a plus préoccupant. C'est bien sûr ce à quoi ce blog s'attache.







PS : cet article est d'autant plus court que celui que j'écris parallèlement est détaillé (et maintenant terminé) : le mythe de mai 68 dans le discours de Nicolas Sarkozy à Perpignan
Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Jeudi 1 mars 2007

   Ici, nous sortirons un peu de notre ligne directrice (réfléchir aux conséquences volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes du discours du candidat de l'UMP), pour nous orienter vers un thème régulièrement abordé dans ces lignes, celui du mythe, au sens large, tel que défini dans l'article suivant : la Turquie et le spectre faux mais dangereux du choc des civilisations

   Le discours du 23 février du candidat de l'UMP met en avant selon nous une vision tout à fait mythologique de mai 68. L'étude de quelques passages permettra de montrer certaines caractéristiques du mythe, quel rôle ce dernier peut remplir. D'abord les extraits concernés :


"L’autorité ? Un mot qui vous fait immédiatement soupçonner de préparer rien moins qu'un Etat policier, un mot qui fait de vous un homme prêt à attenter aux libertés publiques.
Mai 68 est hélas passé par là.
A bas l’autorité ! C’était cela le programme de mai 68.
A bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave.
A bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille.

A bas l’autorité ! Cela voulait dire :

L’obéissance de l’enfant à ses parents, c’est fini ! Démodé !
La supériorité du maître sur l’élève, c’est fini ! Ringard !
La soumission à la loi, c’est fini ! Dépassé !
[...]

L’amour de la patrie, la fidélité à la France, à son drapeau, la gratitude vis-à-vis de ceux qui ses sont battus pour elle, c’est fini !
[...]

La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C'est fini !

A bas l’autorité ! Cela voulait dire :
Désormais tout se vaut.
Le bien comme le mal, la grandeur comme la bassesse, le vrai comme le faux, le beau comme le laid.
Tout se vaut :
La parole de l’élève vaut celle de l’instituteur.
Une émission de variétés vaut une pièce de Racine.
L’intérêt particulier vaut l’intérêt général.
Le délinquant vaut la victime.
La loi des bandes vaut celle de la République.
Le non travail vaut autant que le travail.

Et bien je suis venu à Perpignan pour vous dire qu'il est temps de dire non à ce formidable mouvement d'inversion des valeurs.
D'ailleurs, on voit où cela nous a menés.
Quand tout se vaut, plus rien ne vaut rien."

(source)


   Encore une fois, nous ne ferons pas un commentaire complet de l'extrait. Nous nous limiterons au minimum, qui pour nous sera de montrer la pertinence, le rôle d'un mai 68 mythifié dans le discours de Nicolas Sarkozy : on y verra surtout la capacité du mythe à devenir un réceptacle capable d'accueillir des éléments bigarrés qui ne sont pas forcément liés à ce à quoi le mythe fait référence (plus simplement : le caractère fourre-tout du mythe) ; par là, le mythe peut déformer l'interprétation de faits (ici les événements de mai 1968) pour leur faire parler du présent. Autrement dit, pratiquer l'anachronisme inconscient ou utiliser l'histoire, territoire des interprétations (mais qui ne se valent pas toutes), au service d'une idéologie. Pas toujours pour le mieux de la discipline historique.

  




   Reprenons le texte :

  Le premier paragraphe nous permet d'inférer que la suite du discours concernera l'interprétation que Nicolas Sarkozy fait de mai 68

"L’autorité ? Un mot qui vous fait immédiatement soupçonner de préparer rien moins qu'un Etat policier, un mot qui fait de vous un homme prêt à attenter aux libertés publiques.
Mai 68 est hélas passé par là.
A bas l’autorité ! C’était cela le programme de mai 68.
A bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave.
A bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille.
A bas l’autorité ! Cela voulait dire : ... "

   C'est bien un développement de la vision de mai 68 de Nicolas Sarkozy qui suivra donc directement. Nous avançons des évidences, mais on verra par la suite l'importance d'un suivi précis des propos.
   Deux remarques sur ces propos : parler d'un "programme" pour les événements (nous insistons sur le pluriel) de mai 68 est historiquement impropre : mouvement multiforme, sans tête, mai 68 reste un mouvement complexe, faisceau de volontés, de convictions et de buts divers, bien plus caractérisé par l'inorganisation et la spontanéité parfois gratuite, parfois simpliste, que par l'existence d'un programme unique et fédérateur. La réduction d'un fait (de faits, ceux de mai 68) à une donnée simple (ici : le programme "à bas l'autorité) est un des critères qui caractérisent le mythe.
   Seconde remarque : nous ne dénigrons pas la famille, l'éducation, la vie en société ou le travail. Ceci dit, il reste que ces contextes peuvent tout à fait être des facteurs d'aliénation. Le poids psychologique d'une éducation, d'une famille sont omniprésents. Nous croyons qu'un discours nuancé est possible : de bonnes choses (la solidarité familiale, l'amour filial, les points positifs d'une éducation) côtoient souvent  les défauts qui en fait leur sont intrinsèquement liées (la culpabilisation parentale, le chantage affectif, les limites des représentations parentales... etc.). Bien sûr, le travail ou la vie en société peut tout à fait être aliénante, et ce sera sans doute toujours le cas. Je ne développe pas ici ce thème, par souci de concision.


"L’amour de la patrie, la fidélité à la France, à son drapeau, la gratitude vis-à-vis de ceux qui ses sont battus pour elle, c’est fini !"

  Ici aussi nous pourrions nuancer le propos. Refuser toute justification à la guerre, est-ce manquer de gratitude ? Nous reviendrons sur le thème du rapport du souvenir et de la dette envers les générations passées dans les discours de Nicolas Sarkozy. Relevons simplement pour l'instant que nous pouvons nous interroger sur la définition des personnes visées, à qui Nicolas Sarkozy prête ces propos ou ces pensées : qui sont-ils ? De quels soixante-huitards s'agit-il ? Je ne crois pas que ce soit de la mauvaise foi de poser la question. Cela peut sembler gratuit pour certains, mais c'est bien le principe du mythe : il semble aller de soi. Il semble aller de soi que "les soixantes-huitards" pensaient ainsi. Mais dans les faits, lesquels ? Il y en a eu certainement, mais il y a eu mille façons de vivre mai 68 (c'est une image : il y en eut beaucoup plus). Alors dans quelles proportions ces représentations rapportées par le candidat de l'UMP ont-elles été partagées ? Quelles ont été leurs conséquences ? Comment les mesurer ? Cela ne va pas de soi. C'est le propre du mythe justement de faire naître le sentiment d'évidence simple là où le réel est complexe et brouillé.


 "La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C'est fini ! "

   Pour gagner un peu de place, mais sans trahir le texte croyons-nous, nous avons retiré quelques lignes du discours, moins significatives pour notre démonstration. Nous renvoyons le lecteur sceptique à la source. Ces précautions prises, nous revenons sur le fait que nous avons montré, quelques lignes plus haut, que ce passage concerne bien mai 68. En outre, la rhétorique nous conforte dans ce lien, par la répétition en début ("A bas l'autorité !") et en fin de "vers" ("C'est fini !") d'expressions marquées : nous nous situons bien toujours dans le même thème, à savoir l'interprétation par Nicolas Sarkozy et son équipe de mai 68.

   Pourquoi autant de précautions ? Parce que relier mai 68 à la fin du respect pour la femme est un contresens éhonté. Le respect pour la personne âgée, passe encore, surtout si l'on peut comprendre : le respect pour l'autorité de la personne âgée. Mais pour la femme ? Par ce contresens, nous pensons que Nicolas Sarkozy nous livre un exemple particulièrement frappant de cette capacité du mythe à recueillir des amalgames, à faire fonction de fourre-tout.

   C'est bien un mai 68 mythifié, très éloigné des réalités que ce mois connut, que nous présente le candidat de l'UMP. Bouc-émissaire, il est responsable, le temps d'un discours peut-être seulement, de tous les maux.

   N'est-ce pas prêter plus d'importance à ces événements qu'ils n'en ont eue ? Ce "formidable mouvement d'inversion des valeurs" auquel "il est temps de dire non" est pour nous un fantôme. Et, même si nous nous étions donné comme principe de ne pas préjuger des intentions de Nicolas Sarkozy, nous ne croyons pas qu'il se soit adressé ici à l'intelligence de ses auditeurs.


Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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Dimanche 25 février 2007

« C’est dans une perspective Méditerranéenne qu’il nous faut concevoir l’immigration choisie, c'est-à-dire décidée ensemble, organisée ensemble, maîtrisée ensemble. Car la Méditerranée c’est notre avenir, c’est votre avenir et pas seulement votre passé. […]
Si je suis élu je proposerai à tous les pays de la Méditerranée de jeter les bases d’une Union Méditerranéenne.
[…]

Il ne s’agit pas que d’une perspective économique et politique. Il s’agit d’une perspective de civilisation. Il s’agit d’imposer le dialogue des civilisations là où le choc des civilisations menace toute la paix du monde..
Il s’agit d’unir la Méditerranée pour en faire un creuset de développement et le plus haut lieu de la fraternité humaine, afin qu’elle devienne le pivot d’une grande alliance entre l’Afrique et l’Europe. »

    Une remarque d’abord : il ne s’agit pas ici de critiquer la perspective d’une union méditerranéenne, sur laquelle nous n’avons, bien au contraire, pas d’avis négatif. Il s’agit de s’interroger sur les conséquences et les implications de la parole de Nicolas Sarkozy sur ce sujet.

 

 

   Dans un précédent article (ici), nous avons déjà critiqué l’idée (ou plutôt le mythe) de choc des civilisations. En résumé, le choc des civilisations n’existe pas, mais l’idée peut alimenter des conflits : il y a donc tout à perdre à faire usage de ce mythe.

 

   Il y a sans doute du bon dans les intentions et le projet du candidat de l’UMP. Ses propos n’en soulèvent pas moins quelques problèmes.

 

 

   Pour commencer, le mot civilisation est ambigu, moins évident qu’il n’y paraît. D’autres expressions plus précises et moins frappantes seraient peut-être moins efficaces mais plus heureuses : ensemble culturel, identité nationale (un autre mythe sans doute), le « il s’agit d’une perspective de civilisation » pourrait devenir « il s’agit d’une perspective de rapports entre les nations / des relations entre ensembles culturels historiquement liés », etc. Ce n’est certes pas très glamour. D’autres expressions pourraient mieux servir le discours.

 

   Quelle définition y a-t-il derrière ce mot « civilisation »? C’est difficile à dire. Quels contours définit-il ? Combien y a-t-il de civilisations ? Ce grand ensemble flou peut tout à fait devenir le réceptacle d’unités caricaturales (le monde « musulman », le monde « chrétien »), ou d’amalgames (cf. article précédent), dessiner des frontières virtuelles aboutissant paradoxalement à la constitution d’identités antagonistes.

 

   A mon sens, la question se pose avec force : n’y a-t-il pas une distorsion entre les intentions du discours de Nicolas Sarkozy et les éléments qui le constituent ? En l’occurrence : y a-t-il pire moyen pour construire une union méditerranéenne, pour instituer une paix durable, que de vouloir « imposer »  le dialogue et de voir le monde à travers le mythe du choc des civilisations ?

 

 

 

Par Epiméthée - Publié dans : epimethee
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