De façon en partie pertinente, l'usage des deux premiers de ces mots par des candidats à la présidentielle a provoqué un débat. Le troisième moins. Rappelons à quelle occasion ils furent prononcés :
« Hystérie » fut prononcé à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy, pour qualifier la réaction de Ségolène Royal à ses propos sur son projet de ministère.
« Que devrais-je dire quand elle a dit ’“ignoble’” quand j’ai prononcé le mot ’’identité nationale’’ ? C’était pas une perte de nerfs ? J’ai même dit que c’était une forme d’hystérie. Voilà, il faut pas s’agacer dans une campagne électorale qu'il y ait des arguments qui s’échangent, tranquillement, voilà. Je pense respecter mes contradicteurs. C'est tout. »
source : http://www.sarkozy.fr/video/?intChannelId=1 ; conférence de presse du 02-04-2007, à 1h32min
Il est vrai que la phrase de Nicolas Sarkozy n'est pas tout à fait exacte. Ce n'est pas l'expression identité nationale, mais le projet de réunion dans un ministère des questions de l'immigration et de l'identité nationale qui provoqua la réaction de la candidate du Parti Socialiste. C'est au sujet de ce glissement que Ségolène Royal, invitée du Grand Journal de Canal Plus, qualifia le candidat de l'UMP de menteur :
« Monsieur Sarkozy a menti et un menteur est-il apte à devenir président de la République ? »
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Quant au troisième mot, il fit référence à un nouveau slogan de François Bayrou, voulant incarner « un électrochoc tranquille » dans la vie politique française (cf. ici). En réponse, le secrétaire national du PS à l'égalité et au partenariat équitable, Faouzi Lamdaoui, pense que
« François Bayrou a bien besoin d'un électrochoc pour retrouver sa droite et sa gauche »
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Le caractère excessif et inapproprié de l'utilisation de ces trois mots retient l'attention.
L'hystérie est une névrose aggravée, dont les manifestations particulièrement violentes (convulsions, paralysies, crises pantomimiques) traduisent corporellement un conflit psychique. La gravité des symptômes, le flou qui entoure ce mot, la misogynie potentielle que recèlent son histoire et son étymologie rendent son utilisation particulièrement malheureuse, voire provocatrice. Il est regrettable que la réponse de Mme Royal ne se soit pas attachée à dénoncer cet aspect ; en ramenant les catégories vérité/mensonge à des critères strictement logiques, la candidate du PS a transformé une inexactitude, ou plutôt de la mauvaise foi, en mensonge : un procédé courant dans la vie politique devient ainsi l'occasion de qualifier quelqu'un de menteur.
Quelles conséquences peuvent avoir une provocation et une exagération polémique ? Ou encore, pour reprendre l'épisode de l'électrochoc, une boutade politique que personne ne prendra au premier degré ?
On pourrait n'y voir que des joutes superficielles d'un niveau peut-être regrettablement bas. Mais rapprochés d'autres expressions, insignifiantes à première vue, ou ayant provoqué un débat médiatique, ces mots suggèrent une autre manière de voir, cette fois plus préoccupante.
L'utilisation des mots Kärcher, racaille, ou de l'expression « l'ordre des barbus » par le candidat de l'UMP pour désigner les islamistes français, d'autres expressions caricaturales auxquelles nous avons consacré quelques articles (par exemple : ici ou là) pourraient participer de ce glissement. Certains tabous, certaines précautions, une certaine hypocrisie politique semblent tomber, témoignant d'une relative brutalisation du champ politique. Pour plus d'authenticité, de vérité ? Pas forcément.
On comprend bien l'intention médiatique de la provocation, peut-être même la volonté bien intentionnée de bousculer de vieilles façons de penser ou de parler. Encore une fois, intentions et conséquences potentielles ne sont pas liées.
Que ce soit pour son obtention ou par son usage, le pouvoir entretient potentiellement des liens étroits avec une violence multiforme. C'est un long processus, encore incomplet, qui exonère la course au pouvoir et son exercice de violence, comme l'est le processus parallèle et tout aussi réversible de limitation de la violence dans la société.
Une répression disproportionnée d'une manifestation, par exemple de pompiers, une mise en garde à vue abusive, celle d'une directrice de maternelle, une arrestation musclée sous des yeux d'enfants, une reconduite violente -parfois tragique- à la frontière : autant de formes de violence liées à l'exercice du pouvoir qui sont déjà avérées. D'autre part, la réactivité de la population à la violence verbale des politiques est un fait commun auquel se rattachent (en partie seulement) l'usage des mots racaille et Kärcher et les émeutes dans les banlieues.
Pourquoi ces banalités ? Peut-être parce que la brutalisation du discours politique peut être vue comme le forçage de verrous qui contribuent à freiner la violence politique, entre les candidats, ou dans la société. Sous cet angle, l'obséquiosité du langage politique ne serait pas une hypocrisie inutile, mais un gage de non-violence : le degré supérieur de l'agressivité serait un durcissement du ton, l'insulte, et non une forme plus poussée de violence.
De ce point de vue, l'atteinte, y compris seulement imagée, à l'intégrité physique d'un candidat peut être perçue comme la disparition d'une part de cette retenue. Ainsi préconiser un électrochoc à un homme politique, ou, plus insignifiant à première vue, la prédiction que Nicolas Sarkozy mettra « Ségo KO » dans une des chansons de soutien au candidat de l'UMP, en provenance de son site officiel n'est peut-être pas aussi anodin qu'il n'y paraît.
http://www.dailymotion.com/video/x1d0rw_sarko-oh-oh-chanson-pour-nicolas
Si nous pouvons nous inquiéter des conséquences dans la société d'une brutalisation du discours politique, la perspective d'une violence entre hommes politiques semble moins proche.
Nous en sommes loin, il est vrai. N'est-ce pas justement un moment pertinent pour prendre conscience de cette possibilité ?