Dans
Totem et Tabou, Sigmund Freud observe qu'au sein des sociétés primitives, la transgression d'un tabou appelle souvent un châtiment terrifiant, particulièrement cruel,
visant l'anéantissement de la personne du transgresseur. Il interprète cette tendance en mettant en avant le fait que si le tabou existe, c'est (entre autres éléments) que la pulsion
que ce tabou interdit est pregnante. En d'autres termes : on ne ferait pas tout un char de l'interdiction de quelque chose que de toute façon personne ne
voudrait réaliser. La personne qui transgresse le tabou risque donc de donner l'exemple, de libérer les pulsions contenues des autres, d'abord simplement en montrant la possibilité
de dépasser l'interdit.
L'interprétation que donne Freud du risque d'une libération d'un tabou en cascade (un transgresseur donnant l'exemple serait suivi par d'autres, soudainement
décomplexés) s'applique à de nombreuses situations, heureuses ou non. Elle nous fournit sans aucun doute un angle d'attaque pour observer ce qui s'est déroulé ces derniers jours à
propos de la peine de mort, dont l'abolition française n'est pas trentenaire.
On se souvient que le père du petit Enis, dans une interview réalisée par Karl Zero, a affirmé que Nicolas Sarkozy s'était déclaré favorable à la peine de mort devant lui, ce que l'Elysée a
formellement démenti. Notons tout de suite qu'à l'occasion de la pendaison de Saddam Hussein, Nicolas Sarkozy avait rappelé son opposition à la peine de mort, opposition qu'on peut encore
retrouver sur le
site de l'UMP.
Le 5 septembre, dans l'émission de France 5 « C à dire ?! », le père d'Enis a dit à demi-mot, mais sans aucun doute possible, qu'il aurait souhaité être mis en présence du pédophile pour le
tuer.
La veille, Michel Sardou questionné sur M6 par Marc-Olivier Fogiel sur la légitimité de la peine de morts pour les tueurs ou violeurs d'enfants (en renvoyant à une ancienne polémique autant que à
l'actualité), a utilisé des mots très crus pour expliquer que dans un pareil cas,
"tu vas penser une seconde à la loi, à la morale ? [...] Je lui tire une balle dans la tête."
On pourrait s'attarder sur la question de fond, le faux paradoxe de la légitimité du sentiment et de l'illégitimité de sa mise en oeuvre, mais c'est une autre question qui retiendra notre
attention.
On trouve, parmi les quelques sites qui proposent de voir l'extrait de cette émission, la page suivante :
http://www.dailymotion.com/video/x2xshl_sardou-chez-fogiel-040907_politics
La personne qui propose cette vidéo indique au-dessous, après les informations générales sur l'émission :
"Il a raison lorsqu'il dit que si tu chope le mec qui a tué ton enfant que tu ne vas pas penser à la Loi. Moi perso je n'y penserais pas, je ferais pareil que lui,... je le bute !
Je pense même qu'on devrait rétablir la peine de mort pour les pédophiles, les meurtriers en série ainsi que pour les violeurs en général. On paye déjà assez dans notre sociétés pour cesser de
payer pour eux !
ps: tous propos racistes ou haineux seront supprimés."
Suit une liste assez longue de commentaires majoritairement dirigés conte la gauche.
Cette formulation d'une opinion bien répandue n'a que peu d'intérêt en apparence. Mais de plus près, elle peut éclairer notre propos. On peut logiquement déduire du post scriptum que les propos
qui précèdent ne sont pas considérés comme haineux. Cette implication, en contradiction flagrante avec le ton, la ponctuation, et surtout l'expression "je le bute" suggère un déplacement du seuil
de tolérabilité du discours en réaction à une parole médiatisée qui brise (relativement) un tabou. La parole semble se libérer, se banaliser.
Le discours violent médiatisé est considéré comme acceptable, c'est-à-dire répondant aux critères de la discussion civique d'où sont bannis tous les "propos racistes ou haineux". C'est cet
enchaînement, certes un peu extrapolé, qui nous intéresse ici.
Pendant la campagne présidentielle, la majorité des articles de ce blog concernaient des phénomènes analogues, mais qui avaient pour point de départ les discours de Nicolas Sarkozy, ce qui, comme
on peut l'espérer, n'est pas le cas ici. L'adhésion viscérale qui peut s'emparer de nous lors de certains discours (réflexe de vengeance, de xénophobie, désignation d'un bouc-émissaire qui
simplifie la compréhension du monde ou de l'histoire) ne se situe pas sur le plan de l'intelligence civique. Mais quand ce discours reçoit la caution d'une autorité politique, ou tout simplement
d'une personnalité médiatisée, ceux qui ressentent cette adhésion s'en trouvent décomplexés, et susceptibles de l'assumer au-delà des limites culturelles habituelles.
Dans la tension qui permet à la peine de mort de continuer à être ignorée en France, cet épisode, au-delà du drame qui en est le point de départ, est sans doute mineur. Il n'a en tout cas pas
entraîné de véritable remise en question et de débat sur la légitimité de la peine de mort. Tant mieux. Ce n'est pas une raison pour ne pas rester vigilant.
J'aime beaucoup ce site, et je le trouve vraiment très intéressant et intelligent, mais j'avoue ne pas très bien saisir où vous voulez en venir avec ce post.
L'article, comme le premier commentaire l'a pointé à juste titre, n'a qu'un rapport lointain avec N. Sarkozy. Mais il monte un exemple effectif, très ponctuel mais patent, du processus qui qui est décrit et redouté dans les précédents articles. Ce post pourrait donc constituer le passage de l'avertissement d'un enchaînement possible à son observation. Il veut ancrer dans la réalité et dans l'actualité le type de phénomènes auquel sont consacrés les articles de ce blog.
Merci pour la critique pleine de délicatesse.