Ici, nous sortirons un peu de notre ligne directrice (réfléchir aux conséquences volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes du discours du candidat de l'UMP), pour nous orienter vers un thème régulièrement abordé dans ces lignes, celui du mythe, au sens large, tel que défini dans l'article suivant : la Turquie et le spectre faux mais dangereux du choc des civilisations
Le discours du 23 février du candidat de l'UMP met en avant selon nous une vision tout à fait mythologique de mai 68. L'étude de quelques passages permettra de montrer certaines caractéristiques du mythe, quel rôle ce dernier peut remplir. D'abord les extraits concernés :
"L’autorité ? Un mot qui vous fait immédiatement soupçonner de préparer rien moins qu'un Etat policier, un mot qui fait de vous un homme prêt à attenter aux libertés publiques.
Mai 68 est hélas passé par là.
A bas l’autorité ! C’était cela le programme de mai 68.
A bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave.
A bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille.
A bas l’autorité ! Cela voulait dire :
L’obéissance de l’enfant à ses parents, c’est fini ! Démodé !
La supériorité du maître sur l’élève, c’est fini ! Ringard !
La soumission à la loi, c’est fini ! Dépassé !
[...]
L’amour de la patrie, la fidélité à la France, à son drapeau, la gratitude vis-à-vis de ceux qui ses sont battus pour elle, c’est fini !
[...]
La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C'est fini !
A bas l’autorité ! Cela voulait dire :
Désormais tout se vaut.
Le bien comme le mal, la grandeur comme la bassesse, le vrai comme le faux, le beau comme le laid.
Tout se vaut :
La parole de l’élève vaut celle de l’instituteur.
Une émission de variétés vaut une pièce de Racine.
L’intérêt particulier vaut l’intérêt général.
Le délinquant vaut la victime.
La loi des bandes vaut celle de la République.
Le non travail vaut autant que le travail.
Et bien je suis venu à Perpignan pour vous dire qu'il est temps de dire non à ce formidable mouvement d'inversion des valeurs.
D'ailleurs, on voit où cela nous a menés.
Quand tout se vaut, plus rien ne vaut rien."
(
source)
Encore une fois, nous ne ferons pas un commentaire complet de l'extrait. Nous nous limiterons au minimum, qui pour nous sera de montrer la pertinence, le rôle d'un mai 68 mythifié dans le discours de Nicolas Sarkozy : on y verra surtout la capacité du mythe à devenir un réceptacle capable d'accueillir des éléments bigarrés qui ne sont pas forcément liés à ce à quoi le mythe fait référence (plus simplement : le caractère fourre-tout du mythe) ; par là, le mythe peut déformer l'interprétation de faits (ici les événements de mai 1968) pour leur faire parler du présent. Autrement dit, pratiquer l'anachronisme inconscient ou utiliser l'histoire, territoire des interprétations (mais qui ne se valent pas toutes), au service d'une idéologie. Pas toujours pour le mieux de la discipline historique.
Reprenons le texte :
Le premier paragraphe nous permet d'inférer que la suite du discours concernera l'interprétation que Nicolas Sarkozy fait de mai 68
"L’autorité ? Un mot qui vous fait immédiatement soupçonner de préparer rien moins qu'un Etat policier, un mot qui fait de vous un homme prêt à attenter aux libertés publiques.
Mai 68 est hélas passé par là.
A bas l’autorité ! C’était cela le programme de mai 68.
A bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave.
A bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille.
A bas l’autorité ! Cela voulait dire : ... "
C'est bien un développement de la vision de mai 68 de Nicolas Sarkozy qui suivra donc directement. Nous avançons des évidences, mais on verra par la suite l'importance d'un suivi précis des propos.
Deux remarques sur ces propos : parler d'un "programme" pour les événements (nous insistons sur le pluriel) de mai 68 est historiquement impropre : mouvement multiforme, sans tête, mai 68 reste un mouvement complexe, faisceau de volontés, de convictions et de buts divers, bien plus caractérisé par l'inorganisation et la spontanéité parfois gratuite, parfois simpliste, que par l'existence d'un programme unique et fédérateur. La réduction d'un fait (de faits, ceux de mai 68) à une donnée simple (ici : le programme "à bas l'autorité) est un des critères qui caractérisent le mythe.
Seconde remarque : nous ne dénigrons pas la famille, l'éducation, la vie en société ou le travail. Ceci dit, il reste que ces contextes peuvent tout à fait être des facteurs d'aliénation. Le poids psychologique d'une éducation, d'une famille sont omniprésents. Nous croyons qu'un discours nuancé est possible : de bonnes choses (la solidarité familiale, l'amour filial, les points positifs d'une éducation) côtoient souvent les défauts qui en fait leur sont intrinsèquement liées (la culpabilisation parentale, le chantage affectif, les limites des représentations parentales... etc.). Bien sûr, le travail ou la vie en société peut tout à fait être aliénante, et ce sera sans doute toujours le cas. Je ne développe pas ici ce thème, par souci de concision.
"L’amour de la patrie, la fidélité à la France, à son drapeau, la gratitude vis-à-vis de ceux qui ses sont battus pour elle, c’est fini !"
Ici aussi nous pourrions nuancer le propos. Refuser toute justification à la guerre, est-ce manquer de gratitude ? Nous reviendrons sur le thème du rapport du souvenir et de la dette envers les générations passées dans les discours de Nicolas Sarkozy. Relevons simplement pour l'instant que nous pouvons nous interroger sur la définition des personnes visées, à qui Nicolas Sarkozy prête ces propos ou ces pensées : qui sont-ils ? De quels soixante-huitards s'agit-il ? Je ne crois pas que ce soit de la mauvaise foi de poser la question. Cela peut sembler gratuit pour certains, mais c'est bien le principe du mythe : il semble aller de soi. Il semble aller de soi que "les soixantes-huitards" pensaient ainsi. Mais dans les faits, lesquels ? Il y en a eu certainement, mais il y a eu mille façons de vivre mai 68 (c'est une image : il y en eut beaucoup plus). Alors dans quelles proportions ces représentations rapportées par le candidat de l'UMP ont-elles été partagées ? Quelles ont été leurs conséquences ? Comment les mesurer ? Cela ne va pas de soi. C'est le propre du mythe justement de faire naître le sentiment d'évidence simple là où le réel est complexe et brouillé.
"La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C'est fini ! "
Pour gagner un peu de place, mais sans trahir le texte croyons-nous, nous avons retiré quelques lignes du discours, moins significatives pour notre démonstration. Nous renvoyons le lecteur sceptique à la source. Ces précautions prises, nous revenons sur le fait que nous avons montré, quelques lignes plus haut, que ce passage concerne bien mai 68. En outre, la rhétorique nous conforte dans ce lien, par la répétition en début ("A bas l'autorité !") et en fin de "vers" ("C'est fini !") d'expressions marquées : nous nous situons bien toujours dans le même thème, à savoir l'interprétation par Nicolas Sarkozy et son équipe de mai 68.
Pourquoi autant de précautions ? Parce que relier mai 68 à la fin du respect pour la femme est un contresens éhonté. Le respect pour la personne âgée, passe encore, surtout si l'on peut comprendre : le respect pour l'autorité de la personne âgée. Mais pour la femme ? Par ce contresens, nous pensons que Nicolas Sarkozy nous livre un exemple particulièrement frappant de cette capacité du mythe à recueillir des amalgames, à faire fonction de fourre-tout.
C'est bien un mai 68 mythifié, très éloigné des réalités que ce mois connut, que nous présente le candidat de l'UMP. Bouc-émissaire, il est responsable, le temps d'un discours peut-être seulement, de tous les maux.
N'est-ce pas prêter plus d'importance à ces événements qu'ils n'en ont eue ? Ce "formidable mouvement d'inversion des valeurs" auquel "il est temps de dire non" est pour nous un fantôme. Et, même si nous nous étions donné comme principe de ne pas préjuger des intentions de Nicolas Sarkozy, nous ne croyons pas qu'il se soit adressé ici à l'intelligence de ses auditeurs.